Seuils, 2018

Alluminium teinté, Plexiglas

Seuils est une œuvre permanente in situ conçue spécifiquement pour la commission du lycée Eugène Delacroix et engage un dialogue quotidien avec les élèves. Shani Ha investit son ancien établissement et glisse un message subliminal qui joue avec les codes de la psychologie positive et entend provoquer une pratique quotidienne de la pensée critique. « LE MONDE EST A NOUS » est érigé au-dessus de l’enseigne installée en 1960.

La sculpture investit l’établissement à l’échelle de l’infra-ordinaire et du subliminal. Le message, plus complexe qu’il n’apparaît, convoque les questionnements de l’ar tiste sur les notions de relations, d’altérité, d’émancipation, d’utopie sociale mais aussi de propagande, d’individualisme et de repli identitaire. La sculpture Seuils investit un ensemble de limites et de transitions : entre intérieur et extérieur, œuvre et spectateur, présent et futur, Je, Nous et le Monde etc.

Chez les situationnistes, le détournement et l’appropriation des codes de la société peuvent devenir des outils de révolution et d’émancipation. Shani Ha rejoue l’identité visuelle de l’enseigne du lycée pour apposer une phrase qui entend stimuler et provoquer de la réflexion, de la projection et du dépassement de soi. L’artiste utilise les codes et les outils de la fabrication industrielle en série pour créer une pièce unique qui résistera dans le temps et évoluera dans sa relation à chaque individu.

« Nous sommes plus que jamais exposés à des sources d’information manipulées et manipulatrices. Il est crucial de développer des outils de pensée critique afin de questionner et mettre en contexte ce qui est dit pour se l’approprier et lui donner un sens propre » explique Shani Ha. Seuils confronte le public à un texte physique et permanent plutôt que virtuel et éphémère. Les mots prennent littéralement forme et font exister l’œuvre dans son rapport entre la sculpture et le regardeur.

La contemplation de la sculpture est intrinsèquement active car les mots provoquent la lecture automatique et résonnent intimement à l’esprit du regardeur. Il devient lecteur et est invité à se penser à une échelle plus large, ambitieuse et consciente, dans un monde en relation plutôt qu’en opposition avec l’Autre.

Le « Nous » évoque des identités multiples, complexes et en évolution constante. La phrase est au « présent continu » et

semble s’actualiser constamment pour de nouveau faire sens.

« Nous » s’oppose à « Je » individualiste et égocentrique. « Nous » connecte et lie aux Autres et au Monde. « Nous » se confronte à « Vous » qui divise, oppose, enferme et essentialise.

« Réinjecter du « Nous » c’est refaire société, remettre la solidarité, le bien commun, l’empathie au cœur des relations qui nous lient. Dans Seuils, « Nous » devient la somme des spectateurs qui lisent la phrase et s’y projettent. » explique Shani Ha.

« Le Monde est à nous » rappelle une scène mythique du film La Haine de Mathieu Kassovitz où un des héros intervient sur un panneau publicitaire pour s’en approprier le message qui lui semble déjà adressé.A travers sa renommée internationale, La Haine construit une lecture de l’image des banlieues, et parfois une forme d’auto-identification bien que posant un regard de l’extérieur.

« Les lycéens d’aujourd’hui et ceux qui leurs succèderont sont des natifs digitaux. Hyperconnectés, leur réseau et leur conscience du monde sont élargis et troublent les notions de géographies, de temporalité et de transition. Les enjeux et la force de cette génération se jouent dans le lien qu’ils incarnent entre des concepts qui semblent s’opposer : réel et virtuel, éphémère et permanent, Soi et l’Autre, enfant et adulte, ici et ailleurs etc. Les années lycées sont aussi charnières car on leur demande de décider de leur orientation, de ce qu’ils souhaitent faire et devenir. Avec Seuils, il me semblait intéressant de confronter les lycéens quotidiennement à ces questionnements ouverts sur l’identité, le rapport au Monde et à l’ambition pour que chacun puisse se projeter et se penser dans le dépassement.».

Elle-même ancienne élève de l’établissement, Shani Ha a travaillé avec deux classes des lycées Eugène Delacroix et Paul le Rolland pour la production et la documentation de Seuils. La nouvelle sculpture de l’artiste participe pleinement aux thématiques du vivre ensemble et des utopies sociales dans une large temporalité, en s’adressant aux élèves qui se succèderont au lycée Eugène Delacroix.